Justice climatique : À Songon, les femmes d’Afrique de l’Ouest veulent faire entendre leur voix à la BAD

Donner davantage de voix aux femmes directement confrontées aux conséquences des projets d’infrastructures et énergétiques, c’est l’ambition portée par le camp climat organisé du 12 au 14 août 2026 à Songon, dans le cadre du projet « Amplifier la voix des femmes affectées par les projets de la Banque africaine de développement en Afrique de l’Ouest ». Initiée par Synergie pour le Développement (SynDev), avec l’appui de la Fondation pour une Société Juste (FJS), Frontline Women’s Fund, American Jewish World Service et Global Fund for Women, la rencontre a réuni une cinquantaine de participants venus notamment de Côte d’Ivoire, du Sénégal et du Burkina Faso.

Pendant trois jours, les participantes ont partagé leurs expériences, analysé les effets des projets énergétiques sur leurs communautés et réfléchi aux moyens de renforcer leur capacité d’action dans les espaces de décision. Au-delà des échanges, l’objectif était de consolider un mouvement régional de femmes capables de porter leurs revendications et d’influencer les politiques de la Banque africaine de développement (BAD) en faveur d’une transition énergétique jugée plus juste.

Parmi les voix fortes présentes, celle de Fatou Samba, présidente des femmes transformatrices de produits halieutiques à Bargny et élue au conseil municipal, a particulièrement marqué les échanges. Vice-présidente de l’ONG Synergie pour le développement et présidente d’un réseau de femmes impactées par les projets de financement, elle a rappelé la réalité quotidienne des communautés.

« Les femmes font presque tous les petits travaux, les travaux domestiques et la culture pour l’alimentation des familles. Mais aujourd’hui, nous faisons face à l’accaparement des terres et à des projets qui viennent s’installer là où nous travaillons », a-t-elle expliqué. Selon elle, les financements internationaux doivent davantage prendre en compte les impacts sociaux : « Quand une banque finance un projet, elle doit se soucier de la situation des femmes sur place. Sans les communautés, il n’y a ni État ni projets viables. »

Fatou Samba estime que les cahiers des charges des projets devraient systématiquement intégrer les réalités des populations concernées. « Est-ce que les problèmes des femmes sont pris en compte ? Est-ce qu’on a réfléchi à ce que deviendront ces communautés une fois le projet installé ? », interroge-t-elle, regrettant que ces questions soient encore trop souvent négligées au profit d’objectifs purement financiers.

Pour N’Deye Sy, directrice des programmes de SynDev, ce camp constitue l’aboutissement d’un travail mené pendant près de deux ans dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest avec différents partenaires, dont les coalitions ivoirienne et burkinabè des défenseurs des droits humains. Le projet cible particulièrement les communautés affectées par des projets d’infrastructures et d’énergie, dans un contexte où les femmes restent souvent insuffisamment consultées.

Selon elle, les projets sont parfois conçus et mis en œuvre avec une faible implication des communautés vulnérables. Les femmes, qui dépendent fortement des ressources naturelles et assument une grande partie des responsabilités familiales, se retrouvent alors en première ligne lorsque surviennent des conséquences environnementales, économiques ou sociales.

SynDev entend donc agir sur plusieurs fronts : recherche, suivi des projets financés par la BAD, renforcement des capacités, plaidoyer et lobbying. L’organisation cherche notamment à documenter les impacts des projets, à identifier d’éventuelles insuffisances dans leur mise en œuvre et à attirer l’attention sur le respect des politiques de sauvegarde environnementales et sociales.

Mais l’ambition ne s’arrête pas à la dénonciation. « On ne fait pas à la place des femmes », a expliqué N’Deye Sy, insistant sur la nécessité de donner aux communautés les moyens de prendre elles-mêmes la parole devant les décideurs. Certaines femmes accompagnées disposent déjà de plaintes auprès du mécanisme indépendant de recours de la BAD. Des rencontres avec les instances de la Banque leur permettent ainsi de présenter directement leurs préoccupations et de suivre l’évolution de leurs dossiers.

Cette dynamique vise également à construire une force collective à l’échelle régionale. SynDev a ainsi contribué à la mise en place d’un mouvement de femmes affectées par les projets de la BAD en Afrique de l’Ouest, regroupant quatre pays, dont la Guinée. L’objectif est de faire émerger des femmes leaders capables d’influencer l’agenda climatique et énergétique de la BAD.

Sur le terrain, cependant, les conséquences des projets se mesurent d’abord dans le quotidien des communautés. WONGNIN PRISCA EPSE KOUADIO, responsable de l’équipe projet, a notamment évoqué les réalités observées à Taboth et Ahouaty, dans la région de Jacqueville.

L’activité « Mystica », organisée durant le camp, a permis de mettre en lumière les produits locaux et les risques liés à leur disparition. À Ahouaty, le barrage hydroélectrique Singobo-Ahouaty, implanté sur le fleuve Bandama, est présenté comme l’un des éléments ayant bouleversé les activités traditionnelles de la communauté. La diminution des ressources halieutiques affecte directement les pêcheurs, mais aussi les mareyeuses, dont l’activité dépend de la disponibilité du poisson.

La situation est également préoccupante à Taboth. D’après WONGNIN PRISCA EPSE KOUADIO, certaines femmes qui exploitaient autrefois des plantations de cocotiers et des parcelles consacrées notamment à la culture du manioc ont perdu leurs terres. À cela s’ajoute, selon elle, la pression foncière liée au développement de la zone de Jacqueville. La raréfaction des terres cultivables fragilise ainsi les activités économiques et les moyens de subsistance de plusieurs familles.

Ces transformations ont des répercussions qui dépassent la seule question environnementale. La perte des terres et des ressources naturelles complique, selon la responsable du projet, la capacité de certaines mères à subvenir aux besoins de leurs enfants, notamment en matière d’alimentation et de scolarisation.

Face à ces difficultés, le programme a consacré 18 mois à l’accompagnement des femmes de Taboth. L’objectif était de renforcer leurs capacités afin qu’elles puissent intervenir directement auprès des autorités et des responsables chargés des décisions qui concernent leur communauté.

La relève constitue également un enjeu central. Quinze jeunes filles âgées de 10 à 17 ans ont été accompagnées dans le cadre du projet, avec une attention particulière portée à la sensibilisation environnementale et à la transmission intergénérationnelle. Cinq d’entre elles ont été retenues pour participer au camp climat, en raison notamment de leur capacité à porter les préoccupations de leur communauté.

Les échanges entre générations ont permis aux mères de transmettre leurs expériences aux plus jeunes, tandis que les filles ont pu découvrir les réalités vécues par des femmes d’autres pays. Pour les organisateurs, cette approche doit permettre de préparer une nouvelle génération de défenseures des droits des communautés.

Le plaidoyer commence d’ailleurs à produire des effets concrets. Après un forum citoyen organisé à Jacqueville, l’équipe projet indique avoir été contactée par la préfecture pour une rencontre entre la communauté de Taboth et les responsables de la centrale. Une perspective accueillie favorablement par les organisateurs, qui souhaitent instaurer un dialogue régulier entre les communautés et les porteurs de projets.

Au-delà des interventions en salle, le camp a alterné activités de plein air, séances de partage d’expériences et discussions thématiques. Les participantes ont notamment échangé sur les impacts des projets fossiles sur les droits des femmes en Côte d’Ivoire et au Sénégal, ainsi que sur la situation des femmes affectées par la centrale solaire Yeleen au Burkina Faso.

L’état des lieux des impacts des projets fossiles, la crise climatique et énergétique en Afrique et les enjeux de la transition énergétique ont également figuré au programme.

À travers cette rencontre, SynDev entend ainsi transformer les expériences locales en une force de plaidoyer régionale. Une démarche qui place les femmes affectées par les projets de développement non plus seulement comme bénéficiaires ou victimes des décisions, mais comme des interlocutrices capables de participer à leur élaboration et d’en demander des comptes.

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